Lualaba : des femmes exposées à la radioactivité dans les carrières de cobalt

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Située au sud-est de la République démocratique du Congo, la province du Lualaba est devenue un eldorado pour nombre d’opérateurs miniers qui tiennent à tirer profit de l’expansion du marché de cobalt, du cuivre, du lithium et d’autres dérivés sur l’échiquier international. A l’instar des entrepreneurs expatriés qui affluent en masse dans les zones minières disséminées à Kolwezi, le chef-lieu de la province et capitale mondiale du cobalt, les exploitants artisanaux s’activent au quotidien dans les carrières. Parmi eux, des femmes et des enfants. A l’œuvre sans protection appropriée, ils s’exposent pour la plupart à la radioactivité.

Issue du démembrement de l’ancienne province du Katanga depuis 2015, la province du Lualaba offre aux exploitants artisanaux l’opportunité de travailler dans des sites miniers comme celui de Tshabula, à côté de remblais de cobalt de l’Entreprise chinoise Commus. Ici, des centaines de femmes venues de différents coins de la ville s’adonnent au nettoyage des minerais de cobalt dans les coulées d’eaux ou s’occupent de la vente des sacs de raphia ou du transport.

Trouver quotidiennement quelques francs congolais pour la survie de leurs foyers reste le seul leitmotiv de tous ces exploitants artisanaux, malgré les risques liés aux différentes maladies en rapport avec l’exploitation minière.

Déjà en avril de cette année 2024, environ 17 camions chargés des minerais de Commus  étaient interceptés en Tanzanie avec un taux élevé de radioactivité.  Renvoyé dans l’usine de production, à Kolwezi, en RDC, le stock de ces minerais a fini par disparaitre progressivement du jour au lendemain.

Les femmes sans tenues de protection

La quarantaine bien entamée, Mwamba Dioma connaît très bien les femmes qui fréquentent les sites miniers de Tshipuki, Tshabula, Tshamundenda… «Ces femmes envahissent les sites miniers dès le lever du soleil, avec l’intention de gagner plus de ressources pour leurs foyers», nous confie Mwamba Dioma.

Agent au service d’assistance et d’encadrement des mines artisanales et de petite échelle à Tshabula, l’une des carrières minières la plus envahie par les femmes à Kolwezi, il a maille à partir avec ces dames sans foi ni loi qui ont souvent l’habitude de nettoyer, à longueur des journées, les minerais sans cache-nez, sans tenues, sans  bottes et sans gants.

«Il y a quelques mois, explique Mwamba Dioma, une nettoyeuse sans tenue de protection s’est évaporée dans la nature avec le stock de minerais d’une négociante qui lui avait demandé de transporter son colis. La négociante s’est sentie désabusée face à cette dame qui vendait des sacs de raphia devant ce ruisselé».

«Dès lors, avec mes collègues, nous sommes condamnés d’ouvrir l’œil et le bon pour interdire à ces femmes véreuses d’accéder au site minier. Certes, la tâche n’est pas aisée», estime Mwamba Dioma.

Corruption en sourdine

A «Golf», un site minier à grand espace, situé à quelques mètres de là, trois femmes en robes, munies de bèches et de barres de mines, passent au ramassage des minerais. Assis sur un tronc d’arbre, visage renfrogné, Nicodème Ngoie, négociant du cobalt, observe toute la scène.

«Ces femmes, dit-il, ne se protègent pas, elles ne portent même pas  de tenues appropriées. Pas de cache-nez, pas de bottes, ni gants… Nettoyer et transporter des minerais avec leurs enfants demeurent leurs principales activités et moyens de survie. Et malgré l’interdiction, par l’autorité provinciale, des femmes et des enfant sur ces sites, ils finissent par soudoyer ceux qui sont sensés les contrôler».

Perçu à distance par sa tenue bleue foncée, l’élément de la police des mines affecté à la garde de Commus, Sébastien Kanku, exprime aussi son regret : «Le lavage  des minerais, par les femmes, dans différents sites miniers à Kolwezi a pris des proportions très inquiétantes. Ces dames rodent et entrent dans les  zones d’exploitation minières artisanales, en complicité avec tous les services de l’Etat, notamment la SAEMAPE, le service national de renseignement, la police de mines. Les mesures prises par l’autorité sont exécutées pour deux ou trois semaines, puis relâchées».

«Zéro femme et enfant autour des sites miniers»

A Tshipuki, le carré minier appartenant à l’homme d’affaires Lady et dans les  parcelles environnantes, les femmes sont très visibles et actives. Elles opèrent librement et stockent leurs minerais dans les résidences des particuliers.

Les scènes se répètent. Comme des «ROMS», elles ne reculent devant rien,  car leur soucis majeur est d’entrer dans les sites. Elles sont prêtes à tout pour travailler dans n’importe quelles conditions dans les sites miniers, pourvu qu’elles gagnent quelques choses.

Ce sont elles que la Gouverneure du Lualaba, Mme Fifi Masuka, vise quand elle déclare qu’il faut zéro femme et enfant autour des sites de cobalt. Une exigence réitérée clairement par l’ONG Southern Africa Resource Watch (SARW) dans son rapport intitulé ‘‘La présence, le rôle et la responsabilité de la femme dans l’industrie minière’’.

D’après cette ONG, «les femmes de l’artisanat minier sont victimes de beaucoup  de violences, à la fois morales et physiques. Elles font face à des discriminations fondées sur les préjugés traditionnels».

A cet effet, SARW a publié, en 2021, ledit rapport dans le but de pousser les décideurs de la province du Grand Katanga à trouver des solutions à l’épineux problème de la présence des femmes dans les sites miniers.

Chassées de mines, elles reviennent au galop

Lancée avec pompe sous l’instigation de l’ancien Gouverneur Richard Muyej, l’opération lutte contre la présence des enfants et des femmes dans les mines n’a pas tenu le cap…Sensibilisés, dirigées vers la culture maraichère et mêmes soumises au petit programme d’élevage pour certaines, la plupart des femmes ont déserté pour regagner les différents sites miniers.

Contactée sur le champ et en plein travail de laverie, Claudine Ngoie, sans tenue de travail, témoigne à ce propos. «Nous  nous préoccupons moins de tenue de travail et, malgré l’interdiction, nous nous arrangeons avec les inspecteurs de la SAEMAPE et la police des mines pour entrer dans les sites, afin de gagner même 28.000 francs congolais, l’équivalent de 10 USD. Pour ce faire, il nous suffit juste de leur glisser une somme de 2000 francs congolais (environ 1USD)», nous souffle Claudine Ngoie.   

Pour rappel, deux grands projets visant à empêcher les enfants et les femmes à ne pas accéder aux mines ont été montés et accompagnés par le Gouvernement provincial du Lualaba. En l’occurrence, le ‘‘Still I rise’’ et Impact.

Jacques Kahumba, ancien ministre des mines, reconnait l’ampleur du fléau. Il loue l’opération menée par différentes ONGS, consistant notamment à initier les femmes aux petites activités génératrices de recettes pour faciliter leur épanouissement dans la société. Ce sont des programmes dans lesquels les autres femmes doivent être intégrées, soutient-il.

Faire face à l’exode massif à Kolwezi

Activiste de droit de l’homme à Kolwezi, Donat Kambola pense que la tâche n’est pas facile avec l’afflux des femmes de tout bord, suite à l’exode massif de nos frères des autres provinces à l’intérieur du pays. Mais, avec le concours de tous et l’appui du Gouvernement provincial, on peut sensibiliser ces femmes à rendre obligatoire le port de tenue et les mettre à l’écart de possibles maladies de minerais de cobalt

«Le nouveau Ministre des mines, M. Wamana Tanda Nicodème,  doit élaborer  le programme de rattrapage scolaire  et d’initiation aux activités génératrices de recettes pour aider toutes les femmes qui fréquentent régulièrement les sites miniers», suggèreDonat Kambola.

Au centre ‘‘Still I rise’’, centre ouvert à Kolwezi par certains bienfaiteurs européens, le Directeur chargé de programmes, M. Vital Kamunga, reconnait que le travail à accomplir dans la province du Lualaba  est immense. «Il n’est pas, dit-il, facile de convaincre ces femmes qui viennent de toute part avec des habitudes particulières à ne pas se rendre dans les sites miniers, vue l’état de pauvreté dans lequel elles vivent. Peu d’entre elles acceptent difficilement de se livrer à d’autres activités lucratives en dehors de mines de cobalt. Plusieurs d’entre elles préfèrent y rester et travailler sans outils de protection».

En somme, le travail des femmes dans les mines artisanales de cobalt dans le Lualaba est loin d’être endigué. Des femmes affluent sur les sites miniers, où elles se sentent à l’aise pour réaliser leurs petites activités. Et avec l’exode rural, de nombreuses femmes en quête de survie, provenant essentiellement de la province du Kasaï, emmènent leurs enfants sur les sites miniers.  Une dynamique qui est loin de s’estomper.

Cette publication a été parrainée par le centre pour l’innovation et le développement du journalisme dans le cadre de son projet « Just Energy Transition Minerals Challenge »

Joseph KAZADI

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